L’univers de Frère Cadfael

20 novembre 2014
Cet texte est l'article 1 sur 2 de la série Frère Cadfael : les romans et leur contexte

Frère Cadfael est un moine bénédictin qui vivait au Moyen-Âge, dans la ville de Shrewsbury, quasiment à la frontière entre l’Angleterre et son pays de Galles natal. Entré dans les ordres tardivement, après une vie bien remplie de soldat qui l’avait emporté en Terre Sainte faire la Croisade, Frère Cadfael est à la fois heureux de la quiète routine de son couvent et satisfait des occasions que son siècle troublé lui donne de repartir sur la route pour y trouver des coupables et innocenter ceux qui sont injustement soupçonnés.

Vue de Shrewsbury et du point anglais, vu de la rive gauche de la Severn

Shrewsbury et la Severn

Une longue guerre civile

Miniature représentant l'Impératrice Mathilde

Miniature représentant l’Impératrice Mathilde

Frère Cadfael vit en effet dans une période agitée en Angleterre, qui voit un roi et une impératrice combattre de longues années, sans succès, pour le trône. Cette guerre civile, que les britanniques appellent tout simplement « L’Anarchie » s’est étalée sur une période de dix-neuf ans, de 1138 à 1153. Elle n’a pas réellement d’équivalent dans l’histoire de France : certes, nous avons eu la guerre de Cent Ans, deux siècles plus tard, mais les adversaires n’étaient pas aussi proches que Mathilde d’Angleterre et Étienne de Blois, cousins germains descendants tout d’eux d’Henri I° d’Angleterre.

En effet, durant la guerre de Cent Ans, ce sont deux dynasties différentes qui s’affrontent, les Plantagenêts et les Valois, deux pays différents. La couronne d’Angleterre possédait de nombreux fiefs en France, à commencer par l’Aquitaine, mais les « Anglois » étaient des étrangers. Frère Cadfael, lui, vit dans une période de guerre civile où les seigneurs anglais tournent régulièrement casaques, où les familles peuvent se diviser, supportant les deux prétendants à la couronne.

Ces dix-neuf ans de guerre civile n’ont bien sûr pas été dix-neuf ans de bataille interrompue. Néanmoins, d’un point de vue militaire, ces dix-neuf années d’anarchie, proportionnellement, sont beaucoup plus meurtrières que la guerre de Cent Ans (d’autant plus qu’on s’est finalement peu battu durant cette guerre, la lourde mortalité venant de la Grande Peste et de la famine). Ils contribuent à créer un grand climat d’insécurité, donc entraver le commerce, l’agriculture.

Une Angleterre qui n’est pas encore le Royaume-Uni

L’Angleterre de frère Cadfael n’a rien à voir avec celle que nous connaissons : son territoire, celui régit par le roi d’Angleterre, s’étend loin au sud, en France, où il inclut l’Anjou et la Normandie où Richard Coeur de Lion, le petit-fils de Mathilde; construira Château-Gaillard en 1196 (mais pas encore l’Aquitaine, qui deviendra anglaise avec le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri II Plantagenêt, le fils de Mathilde, en 1152, un an avant la fin définitive de la guerre civile).

En revanche, les autres parties de l’île sont encore indépendantes.

Un Pays de Galles celte, éclaté entre multiples principautés

Frère Cadfael est gallois. Le pays de Galles est constitué de fiefs indépendants, il ne deviendra « anglais » qu’en 1282, conquis par Edouard I°. On y parle uniquement le gallois, bien sûr. De population celte, il a résisté à l’invasion par les Saxons (qui avaient pris pied en Angleterre après la chute de l’Empire Romain), et résistera longtemps à l’invasion par les anglais.

Les princes gallois gèrent leurs alliances de façon indépendante. Ils interviennent peu dans la guerre civile, mais il est important pour les deux prétendants et pour les nobles anglais qui les soutiennent de se concilier leur neutralité, sous peine d’avoir à gérer deux fronts.

Dans certains livres, on verra d’ailleurs des Gallois prendre part au conflit.

L’Écosse est plus éloignée

L’ancien royaume d’Alba, un des états-tampons qui s’étaient créés au nord du Mur d’Hadrien est devenue l’Écosse moyenâgeuse, un pays aux structures politiques complexes. Au XII° siècle, à l’époque de frère Cadfael, les rois d’Écosse ont même conquis des territoires anglais et gallois.

Les relations avec l’Angleterre sont très importantes, bien sûr, les rois d’Écosse se rattachent à la fois à leurs origines pictes, françaises et saxonnes. Au nord, l’Écosse est attaquée par les Danois et les Vikings, mais ces derniers établissent aussi des bases commerciales. Les dynasties font alliances, les rois d’Écosse épousent, par exemple, des princesses norvégiennes ou danoises. Le « Royaume des Iles » (Hébrides, Ile de Man), quant à lui, est largement indépendant, avec des seigneurs scandinaves faisant allégeance, selon les époques, aux rois écossais, nordiques, parfois mêmes irlandais.

L’Irlande, un royaume catholique

Evangélisée sans violence ni martyr par Saint Patrick, l’Irlande est conquise au VIII° siècle par les Vikings, puis, en partie seulement par les Anglais. Vikings et Irlandais sont très fortement influencés par la culture irlandaise, et deviennent plus celtes qu’autre chose.

On parle peut de l’Irlande de façon directe dans les livres de Frère Cadfael. En revanche, la lutte d’influence entre l’église de Rome et l’église d’Angleterre, qui s’est développée à partir de l’évangélisation de Saint Patrick, est présente dans de nombreux romans.

La puissance des abbayes, le poids de l’église

Frère Cadfael est un bénédictin, entré sur le tard en religion. Il fait partie de l’abbaye de Shrewsbury, une puissante abbaye, car au Moyen-Âge, les abbés et dignitaires de l’Église étaient aussi des seigneurs féodaux.

L’abbaye dispose de chartes, qui établissent ses lois, elle perçoit des taxes sur certaines foires, qui lui permettent d’entretenir ses bâtiments et de faire face à ses frais. Elle hérite aussi de terres, et applique la loi de l’Église dans l’enceinte de l’abbaye.

Cette église d’Angleterre est en pleine évolution. On commence seulement à y appliquer l’interdiction de mariage des prêtres, par exemple. Certains évêques sont nommés par Rome, d’autres sont des évêques Gallois. La parole d’un évêque est un élément de poids dans le jeu politique local.

Frère Cadfael sort souvent de son abbaye, mais il reste soumis à la règle de l’ordre. En tant que frère, il va soigner les malades, assister tel ou tel selon les ordres de l’abbé, transmettre des lettres. Ancien croisé, il est devenu un excellent herboriste, ses remèdes sont donc recherchés dans toute la ville, ce qui justifie ses nombreuses escapades.

L’Abbaye de Shrewsbury

Si la ville de Shrewsbury a un seigneur normand, celui-ci tente, le plus possible, de ne pas être impliqué dans la guerre civile.

Roger Montgomery est aussi le fondateur de l’Abbaye Église de Saint Pierre et Saint Paul, qui va devenir un centre religieux extrêmement important.

Autel ancien avec nappe d'autel brodée

L’autel de l’abbaye de Shrewsbury témoigne de sa richesse

A l’époque de la guerre civile, deux abbés vont se succéder : Héribert, qui est décrit comme un homme bon mais peu apte à diriger, et Radulphe, qu’Ellis Peter décrit comme un homme sage, avec une forte personnalité, un véritable seigneur qui dirige son abbaye d’une main de maître, mais qui est aussi capable d’indulgence.

La découverte des reliques de Sainte Winifred et leur transport à l’abbaye celui qui deviendra le cinquième abbé, Robert Pennant, en fait un centre de pélerinage important.

Sainte Winifred

Sainte Winifred tient une grande place dans les romans. Frère Cadfael a une grande dévotion pour celle qu’il appelle « la petite sainte galloise ».

Elle est de famille à la fois princière et très chrétienne. Elle est la nièce de Saint Beuno, un des évangélisateurs du pays de Galles, et le fondateur d’une abbaye célèbre, aujourd’hui disparue, à Clynnog Fawr. [Clynnog, en gallois, veut dire « la place des arbres sacrés », cela montre bien la stratégie d’assimilation des lieux de cultes celtes menée par l’église]

La légende de Sainte Winifred

Sainte Winifred est un personnage historique, mais son histoire mêle légende et réalité : courtisée par Caradoc, elle refuse de l’épouser, et se fait religieuse. Fou de rage, Caradoc la décapite, et la tête de la jeune martyre roule jusqu’au pied de la colline.

Là, une source miraculeuse  apparait, qui permettra de guérir les maladies.

Vue de la source

La source de Sainte Winifred

Néanmoins, Saint Beuno réunit le corps et la tête de sa nièce, et la ressuscite. Il va plus loin. Voyant Caradoc qui assiste à la scène avec un air insolent, il appelle sur lui le châtiment divin. Caradoc tombe mort sur place, la terre s’ouvre et l’engloutit.

Avant de retourner dans son abbaye de Caernarfon, Saint Beuno s’asssied sur une pierre, à côté de la source miraculeuse, et promet, au nom de Dieu, que tout personne qui demande trois fois une grâce à Dieu au nom de Sainte Winifred serait exaucé.

La réalité historique : Winifred, abbesse de Gwytherin ?

Il semble que Sainte Winifred ait réellement existé. Elle passe d’abord quelques années à Holywell, puis se retire dans l’abbaye de Gwytherin, dont elle deviendra abbesse de l’abbaye de Gwytherin.

Toutes les chroniques anciennes qui parlent d’elle, avant la diffusion de sa légende, mentionnent une cicatrice qu’elle avait sur la nuque. Et son frère, Owain, est connu pour avoir tué Caradoc en châtiment d’un crime. Il est donc tout à fait possible que Caradoc ait réellement blessée la jeune fille, et qu’elle ait été soignée par son oncle maternel.

Un univers très riche pour des romans à l’érudition discrète

Ellis Peters a donc choisi une époque très riche et complexe, qui lui permet de mettre Frère Cadfael dans de nombreuses situations. Son érudition est réelle : quand on creuse en cherchant à rapprocher la réalité historique des faits évoqués dans les romans, on retrouve les personnages, les événements. Rien n’est faux, même si de nombreux personnages sont inventés, ils sont parfaitement crédibles.

Ce qui rend la lecture de ces romans très agréable, c’est que cette érudition n’est pas mise en avant. Ellis Peters sait très bien expliquer, de façon parfaitement naturelle, par petites touches qui se glissent dans le récit, tout le contexte nécessaire à la compréhension de ses romans. On peut se concentrer sur l’intrigue policière !

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