La Matriochka, une poupée faussement populaire

28 octobre 2016

La Matriochka, cette petite poupée gigogne naïve aux couleurs vives, aux joues roses et aux grands yeux parés de cils à la Betty Boop est tellement emblématique de la Russie qu’on imagine qu’elle a toujours existé. Eh bien non ! Tout comme l’ours en peluche, c’est un jouet / objet plutôt récent, mais qui a immédiatement conquis son public et s’est imposé comme un des exemples (je n’ose pas dire une icône) du style russe, exactement ce que souhaitaient ses créateurs.

Car les créateurs de la matriochka sont parfaitement identifiés… cela va plus loin, même, on a conservé le premier jeu de poupées de bois, que l’on peut aujourd’hui admirer dans le Musée du Jouet à Sergueiv Possad. Et surtout, cette poupée tellement typiquement russe est en réalité d’inspiration japonaise !

Les touristes qui achètent des matriochkas sur la Place Rouge ou la perspective Nevski l’ignorent sans doute, tant la puissance des éléments de décor russes fait disparaitre les sept dieux du bonheur qui ont pourtant été le déclic pour la création de la première Matriona et de ses filles. (Il existe d’ailleurs un autre type de poupée japonaise qui se rapproche des matriochkas : ce sont les darumas, des figurine s qui représentent la divinité et sont censées permettre de réaliser un voeu : elles ont les mêmes couleurs vives, et une forme voisine, sans bras).

La variété des matriochkas : slavitude et thèmes modernes

Trois matriochkas tenant chacune un chat, et habillées à la paysanne

Une très jolie matriochka moderne, peinte comme une illustration de livre. Chaque poupée et son chat est totalement différente des deux autres. Les costumes sont très réalistes.

Aujourd’hui, les matriochkas se déclinent dans de nombreux modèles, avec des séries allant jusqu’à trente-deux ou même soixante-quatre poupées imbriquées. Le style paysan naïf des débuts est souvent remplacé par des emprunts aux styles des boites laquées (Palekh ou Mstera, essentiellement), complétés par les motifs floraux qu’on trouve sur les plateaux de Jostovo. Mais la matriochka sait aussi être de son temps, et porter des sujets contemporains, qu’il s’agisse de portraits d’hommes politiques ou d’héroïnes de Disney !

Boite de bois noire laquée au décor dans les rouges, verts et or

Boite en bois noire ornée d’une peinture représentant une scène russe traditionnelle, à la manière de l’école de Palekh

La qualité est évidemment variable : si la matriochka d’origine est soigneusement taillée dans un bloc de tilleul ou de bouleau, en faisant en sorte que la jointure soit à la fois quasiment invisible et très facile à ouvrir, on trouve désormais sur les sites chinois des bases en bois brut, à peindre soi-même, dont la finition est beaucoup plus brute !

Les matriochkas traditionnelles, de la paysanne à la femme noble

La toute première matriochka, donc, représente une paysanne, simplement vêtue d’un sarafane recouvert par un tablier, et coiffée d’un foulard. Matriona tient dans sa main droite un coq, qu’elle va sans doute vendre au marché, elle est accompagnée de sept poupées plus petites, six filles (les matriochkas, c’est-à-dire les « petites Matrionas » en russe) et d’un petit garçon, lui aussi en habit traditionnel russe.

Ensemble de neuf poupées gigogne, aux teintes un peu passées

Matriona et ses filles, telles qu’elles sont présentées au musée du Jouet

En réalité, la famille comporte deux petits garçons, puisqu’une des poupées est peinte tenant son petit frère par les bras.

Le sarafane est un vêtement traditionnel russe, une robe avec des bretelles étroites. Selon qu’on était serve ou princesse, il était plus ou moins précieux, mais pendant très longtemps toutes les femmes russes le portaient quotidiennement. Il est aussi emblématique de la Russie que le béret pour le français ! Par contre, ici, la décoration des vêtements est très simple, des pois et quelques broderies traditionnelles.

La stylisation et l’évolution de la matriochka

Le style de la matriochka évolue assez rapidement, avec une peinture un peu moins réaliste des vêtements, et l’utilisation des décors typiques des bois peints russes (fleurs abondantes, plus ou moins stylisées, rouges ou jaunes, souvent sur un fond sombre). Son visage se transforme, les yeux s’arrondissent, les lèvres deviennent plus rouges et plus charnues.

Matriochkas rouges en trois rangées

Cette grande matriochka comprend vingt poupées, toutes identiques, sauf pour les motifs noirs sur fond rouge du devant. Surtout ces grands yeux aux cils immenses, aux pupilles dilatées et aux petits reflets de lumière sont ceux d’héroïnes de mangas !

Aujourd’hui, certaines matriochkas sont allées tellement loin dans cette direction, avec des cils apparents, qu’elles font penser à des personnages de manga, renouant ainsi de façon totalement involontaire avec leurs origines japonaises ! Mais c’est avec le renouveau de l’art russe, en particulier la relance des productions de bois laqués que la matriochka va devenir un objet de collection.

Un ensemble de cinq matriochkas paysanne

Ces matriochkas récentes se rattachent à la première matriochka, elles en reprennent la simplicité des habits, le coq, qu’on dit symbole de fertilité, mais la gamme de couleurs, orange et verte, est originale

Les artisans abandonnent la peinture simple de Sergueï Malioutine, le créateur de Matriona, et adoptent des techniques utilisées pour les icônes et les bois lacqués, la tempera, la peinture à l’huile et la patale, une technique particulière avec de la poudre métallisée qui permet d’imiter l’or.

Ensemble de cinq matriochka en sarafane et foulard, présentant un samovar

Ces matriochkas au samovar ont des épaules beaucoup plus marquées que les matriochkas traditionnelles. Elles utilisent largement la patale, notamment pour le métal du samovar

Les matriochkas deviennent des nobles boyardes, le sarafane est précieux, la tête est coiffée d’un kokoschnik et d’un voile de dentelle, et le devant de la poupée ne représentent plus un animal ou un objet quotidien, mais un paysage ou une scène des légendes russes.

quatorze matriochkas décorées de scènes traditionnelles

Série de Matriochkas aux couleurs vives, sur le thème des légendes russes

Alors que les premières matriochkas comptaient de cinq à dix poupées, on créé pour les collectionneurs des séries beaucoup plus importantes, jusqu’à trente-deux ou même soixante-quatre poupées emboitées, que l’on présente, bien entendu, alignées les unes derrière les autres !

Sur toute la longueur d'un murs, matriochkas de taille décroissante

Ensemble de trente cinq matriochkas dans une boutique londonienne

La forme évolue, aussi : alors que les matriochkas sont restées très longtemps quasiment droites, avec des courbes peu marquées, on trouve des matriochkas dont le bas est presque rond.

Dix matriochkas identiques et arrondies

Ces matriochkas bleu et or n’ont pas la forme traditionnelle, elles sont beaucoup plus arrondies en bas. Malgré la peinture or, elles ne sont pas d’une qualité extraordinaire, les dessins sont identiques et perdent de la précision dans les petites tailles.

Ce qui fait la qualité d’une matriochka

Le bois et sa finition

Tourner une matriochka est assez difficile, car la paroi de bois qui reste une fois que le bloc de bois a été creusé est très mince. Un petit écart de gouge, et il y a un trou. De plus, cela demande beaucoup de bois, car chaque poupée va être faite dans un bloc différent. L’ouverture doit être la moins visible possible (donc la plus ajustée), retenir un tout petit peu la partie haute de la matriochka, sans frotter jusqu’à rendre l’ouverture désagréable.

Cinq matriochkas traditionnelles

Cette matriochka ouverte, avec toutes les bases empilées à l’intérieur montre bien la délicatesse du travail du bois.

Le bois de qualité est du tilleul, clair, aux fibres très fines, qui doit avoir pris le temps de sécher avant d’être travaillé.

La technique de peinture

La peinture en elle-même est un signe de qualité. Même sur des matriochkas simples, le bois doit avoir été bien préparé et recouvert par une sous-couche suffisamment épaisse, car sinon sa surface présentera des inégalités : le tilleul et le bouleau, qu’on utilise aussi beaucoup sont deux bois qui gonflent facilement, notamment sous l’eau de la peinture.

matriochkas au bonnet de fourrure

Très belle série de matriochkas avec une peinture de grande qualité

Ensuite, les techniques utilisées doivent permettre de donner du détail, de la transparence et de la profondeur. La tempera, en particulier, pour les visages, une peinture à base d’oeuf (la même technique que celle utilisée pour les fresques) permet de superposer des couches avec de jolies transparences et d’obtenir de très beaux dégradés. C’est aussi le cas de la peinture à l’huile, souvent utilisée pour le reste du corps, ou de l’aquarelle, pour les fonds. Par contre, les peintures acryliques donnent un résultat beaucoup plus plat.

Cinq matriochkas rouge à marguerites

Dans le style naïf des années quatre-vingt, ces matriochkas sont décorées avec de grands aplats de peinture acrylique

Les détails et la variété des dessins

Bien sûr, la plus belle technique de peinture doit être bien utilisée : non seulement les détails doivent être fins et bien dessinés, les couleurs chantantes, mais chaque matriochka doit être différente de l’autre dans la série. Dans les premiers temps, c’était sur les visages et les vêtements que portaient la différence.

Cinq adorables matriochkas de grande qualité

Elles aussi dans le style naïf, avec un sarafane décorées de fleurs sur fond sombre, ces matriochlas ont toutes un visage et des fleurs différentes

Aujourd’hui, l’emplacement du « tablier » montre en réalité une scène, paysage, légende, monument… et – surtout dans les grandes séries – seule cette scène est différente d’une poupée à l’autre.

Mais les véritables amateurs préfèrent les matriochkas dont les visages, les coiffures, présentent de légères variations l’une par rapport à l’autre.

Série de dix matriochkas peintes à la tempera

De très jolies matriochkas, loin de l’univers de la paysanne, sont richement vêtues. Chaque scène décorative et chaque visage sont différents.

Et pour finir, saviez-vous que le mot matriochka a aussi donné une extension de fichier ? Le .mkv représente le format matroska, un format conteneur pour les vidéos, qui assemble, à l’image des matriochkas, différents fichiers (son, image, etc)

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