Le thé, histoire d’un mot qui a conquis la terre

18 novembre 2015

Si le thé n’est que la deuxième boisson au monde derrière le café, c’est aussi une boisson beaucoup plus ancienne, puisqu’on la trouve en Chine dès l’Antiquité. Comme le café, elle s’est répandue sur monde à travers les routes commerciales, comme le café elle est appréciée à la fois pour sa saveur, ses capacités à nous réveiller et ses effets bénéfiques sur notre santé.

Fleur de thé avec deux idéogrammes

Du Tú au Chá, l’histoire de Camellia Sinensis, dit « le thé »

A la différence du café, khawa, coffee, etc… elle est désignée par deux familles de mots aux racines très différentes : « Chá » d’un côté, qui donnera entre autres le tchaï russe, et «   » qui donnera le thé, tea, tee qu’on trouve en Europe.

Pourquoi cette différence et ces deux mots totalement différents en chinois pour désigner la même boisson ? Pour le comprendre, il faut déjà se plonger dans l’histoire du chinois et de ses idéogrammes.

Des idéogrammes anciens, codifiés, utilisés dans un empire multilingue

Qin Shi Huang en tenue d'apparat

Qin Shi Huang, le premier empereur.

Les découvertes archéologiques ont permis de trouver des idéogrammes remontant à plus de 7.000 ans, faisant du chinois la plus ancienne écriture idéographique apparue dans l’histoire, plus de trois mille ans avant les hiéroglyphes égyptiens et l’écriture cunéiforme sumérienne. Et, à la différence du sumérien et de l’égyptien antique, cette langue est encore parlée.

Cette langue, ou plutôt ces langues.

En effet, un caractère chinois peut-être prononcé de façon totalement différente, mais avec la même signification, en mandarin standard, en chinois classique, en min, en taïwanais, ou dans une autre de la cinquantaine de langues de l’Empire de Chine.

Ce fut un des traits de génie de Qin Shi Huang, le « Premier Empereur », d’avoir normalisé l’écriture à travers son empire sans tenter d’unifier les langues. Chose possible avec une écriture faites d’idéogrammes, qui ne sont pas des phonèmes, mais des concepts.

C’est un peu avant le règne de Qin Shi Huang qu’on découvre les premières traces historiques du thé, dans le royaume voisin de Han, qu’il annexera à l’empire par Qin Shi Huang.

Notre thé va donc être représenté par deux idéogrammes successifs, qui vont se prononcer différemment selon la langue chinoise parlée.

Tú () est le plus ancien des deux sinogrammes

Sinogramme Tu

Tú signifie herbe amère. En haut, la clé de l’herbe

Tú veut simplement dire « herbe amère ». Il peut désigner, par exemple, des roseaux ou même des chardons. Il est aussi utilisé pour désigner de vastes étendues d’herbes. Le sens de « amer », voir de « cruel », est toujours présent.

Le haut du sinogramme, la barre avec les deux traits verticaux, signifie la plante, ou l’herbe. Le bas, 余 est un phonogramme, qui signifie normalement « moi », mais qui, dans ce mot, indique une prononciation.

Par extension, Tú va désigner les « boissons faites avec une herbe amère ». Il désigne donc toutes sortes de tisanes, d’infusions et de préparations, à base de thé, bien sûr, mais pas uniquement.

Et ce d’autant plus qu’à l’époque, le thé n’était pas préparé de la même façon que de nos jours.

Les feuilles de thé étaient conservées broyées et séchées, en poudre, sous forme de briques compressées qu’il fallait ensuite effriter. Les briques de thé attiraient les insectes, ce qui fait qu’on grillait la poudre de thé avant de la faire bouillir avec un tout petit peu de sel, des épices, des aromates comme du gingembre).

Le « thé » était une boisson épaisse, plus proche de la tsampa tibétaine que de notre boisson moderne. (Bien qu’on pratique encore le mélange du thé et des épices)

Chá () veut dire le thé

Sinogramme Cha sur fond de plantation de thé

Chá, l’idéogramme du thé, combien l’herbe, l’homme et l’arbre

Chá est beaucoup plus spécifique que Tú. Il signifie comme « la plante qui pousse sur l’arbre et qui est bonne pour l’homme » et il désigne uniquement le thé, et non pas toutes les sortes de tisanes.

Il apparaît au 8° siècle, sous la dynastie des Han. On pense qu’il vient d’une racine signifiant « feuille », qui décrit donc parfaitement le thé. Ce n’est plus une « herbe », ce n’est pas non plus un « arbre », mais la feuille de l’arbuste qui est cueillie pour préparer le thé.

Par rapport à Tú, une des deux barres a disparu, sous le V inversé.

Ce n’est plus la combinaison d’un idéogramme (l’herbe) et d’un son, mais la combinaison de trois idéogrammes, l’herbe, l’homme et l’arbre.

Il va remplacer Tú dans l’écriture partout en Chine, par contre, sur une partie de la côte méridionale et de l’île de Taïwan, le caractère va être prononcé « teh », comme devait sans doute l’être Tú, au lieu de « tchah ».

A partir de là, la différence de prononciation va se répandre dans le monde selon les routes commerciales.

Avant l’arrivée des européens en Asie

Le thé se diffuse sur ce qu’on appelle improprement la route de la Soie, qui est en réalité beaucoup plus diverse.

En particulier, les routes commerçantes vers le Tibet portaient le nom de « Route du Thé et des Chevaux« .

En arrivant en Perse, la prononciation se déforme à nouveau, pour devenir « tchaï« . C’est celle-là qui va se retrouver en russe, en arabe, en turc, puisque qu’à partir de la Perse, les caravanes sont désormais opérées par des persans et des arabes, et non plus des chinois.

Le Japon, le Vietnam, la Corée, qui échangent naturellement avec la Chine, utilisent aussi Chá, qui se transforme parfois en Tá ou Dá, les accents locaux …. ( et Tá se rapproche à nouveau de Teh ).

Vue du Mont Fuji avec des lignes de théiers

Plantation de thé au Japon, au pied du Mont Fuji

Les européens, eux, vont commercer avec Formose

A partir des voyages de Marco Polo, les européens commencent à commercer directement avec l’Extrême-Orient. Le point de contact majeur est le port d’Amoy (aujourd’hui Xiamen), en territoire du « Teh« . C’est pourquoi la plupart des langues occidentales utilisent le mot « thé« .

Boite rectangulaire en porcelaine avec un décor bleu et rouge floral

Boite à thé en porcelaine avec décor à la chinoise, par la Compagnie des Indes. Vers 1710
(Source : Rijksmuseum)

C’est ce qui explique aussi qu’en général, « thé » puisse être utilisé pour d’autres types de boissons, des tisanes, donc. Car en anglais ou en allemand, un « tea » ou un « Tee » peut être aussi bien noir, que vert, que d’herbes, de fenouil (mauvais, mais très prisé pour la grossesse), de tilleul ou autre. C’est la première signification, celle du Tú qui a été reprise.

Les anglais et les hollandais se feront une concurrence féroce, jusqu’à ce que les anglais découvrent une variété de thé adaptée à l’Inde (Assam) et développent d’immenses plantations en dehors de la Chine. Les hollandais, eux, auront développé tout un artisanat porcelainier de grande qualité inspiré des motifs chinois, mais très différent des théières en terre rouge utilisées par les chinois.

Trois exceptions : la France, le Portugal et la Pologne-Lituanie

La France est une exception. Le français est la seule langue occidentale à réserver l’appellation de thé exclusivement aux infusions de Camilla Sinensis, qu’il soit noir ou vert. Un thé est a priori un thé noir, toute autre variante doit être précisée (à l’inverse, en Allemagne, si vous dites « Tee », on vous regardera avec des yeux ronds comme la soucoupe de votre tasse, il faut bien dire « Schwartz Tee« ).

Les portugais parlent de cha uniquement parce qu’ils ont découvert le thé au Japon. Ils sont les tous premiers à en importer en Europe, à partir du comptoir de Macao. Arrivés les premiers en Extrême-Orient, ils perdront leurs comptoirs avec la fermeture du Japon en 1638, mais ils garderont le mot d’origine.

Enfin, la Pologne et la Lituanie, qui étaient, à l’époque de la découverte du thé en Europe, un seul et même état, ont fait l’inverse de tout le monde : là-bas, le thé est une herbe (herbata en polonais, arbata en lituanien).

Un curieux hybride en Afrique du Nord

Alors que le thé à la menthe est aujourd’hui omniprésent en Afrique du Nord, il n’y est arrivé que très tardivement, au milieu du XIX° siècle, importé par les anglais et non pas les arabes.

Théière en argent avec trois verres de thé à la menthe

Le traditionnel thé à la menthe peut être aussi parfumé avec d’autres herbes

C’est sans doute ce qui explique le « atay », qui intègre le « T » de tea au chay (شاي ) arabe.

En résumé, dis-moi comment tu appelles ce que tu bois, je te dirai par qui tu l’as découvert !

Gastronomie, Histoire, Langues et linguistique , ,

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