La lettre à Sue Ellen

10 septembre 2012

Si il y a un domaine où internet a bien changé les façons de faire, c’est dans la cour amoureuse.

Avant… avant il y avait les missives soigneusement et longuement pensées, écrites d’une belle ronde, avec des anglaises aux lettres majuscules soigneusement calligraphiées. Si l’on était Précieuse (et pas ridicule), si l’on avait de l’éducation, on tournait de jolies épîtres remplies d’allusions mythologiques aux flèches de Cupidon, à l’Amour, à Orphée. On jouait à être cruelle, distante, et on suivait soigneusement les contours de la Carte du Tendre.

La Carte du Tendre

La Carte du Tendre

Si on était bourgeoise, on avait sans doute moins d’éducation, et l’on réservait sa plus belle écriture aux livres de comptes. Les missives s’échangeaient discrètement, pliées dans un missel ou un mouchoir, qu’on laissait tomber discrètement auprès de « l’objet de ses soupirs ».

La période romantique est celle qui a sans doute suscité les plus belles lettres d’amour. L’extraordinaire correspondance entre Musset et Georges Sand répond à la flamme des « Lettres de la Religieuse Portugaise », on y trouve le même souffle de romantisme, de soif d’absolu, et la même ardeur charnelle.

C’est quelques dizaines d’années plus tard que les choses commencent à définitivement changer, d’aucuns diraient « à se dégrader ».

Le téléphone d’abord, que certains prenaient comme un esclavage (« je ne viens pas quand on me sonne »), et qui va, par son côté pratique, réduire très fortement la correspondance amoureuse. C’est presque la fin des petits billets envoyés par porteur, pour fixer un rendez vous, ou simplement transmettre quelques mots.

Il reste encore des écrivains. D’abord il y a le « pneu », ce télégramme qui était envoyé dans des tubes, propulsés par de l’air soufflé. Mais il fallait passer par une demoiselle des Postes pour en dicter le texte, ce qui invitait un tiers pas toujours bienveillant. D’ailleurs Yves Montand en a tiré une chanson à la fois tendre et drôle, « Le Télégramme« …

C’est avec internet que les plumes rentrent presque définitivement dans le placard. Le clavier remplace le stylo, l’immédiateté du tchat en ligne fait disparaître aux oubliettes les figures de style, « âge, sexe, ville » remplaçant les longues circonvolutions des petits marquis qui détaillaient en de multiples sonnets les beautés de leurs cruelles Amaranthe, le correcteur d’orthographe sert de béquille à ceux qui se préoccupent encore de cette contrainte barbare.

Il ne restera sans doute rien, dans quelques générations, de toutes ces histoires d’amour. Bien sûr, on saura que des gens se sont rencontrés, séduits, mais on sera aussi incapable de se replonger dans les mécanismes de cette séduction que dans les échanges entre nos ancêtres les Gaulois, qui ne connaissaient pas l’écriture.

Est-ce dommage ? Sans doute… mais en même temps, les Sand, les Musset, les Racine, les Abélard sont tellement rares, perdons nous vraiment quelque chose à ignorer comment Kevin a séduit Sue Ellen ?

Littérature classique

2 Comments to “La lettre à Sue Ellen”

  1. Je me demande parfois comment Laclos aurait écrit « les liaisons dangereuses » à notre époque. Aurait-il pris les réseaux sociaux comme cadre au lieu de ses diaboliques correspondances épistolaires ? Le chevalier de Danceny serait-il kevin et Cécile de Volanges, Sue Ellen ? Il y a surement eu des Kevin à son époque mais la postérité se charge de séparer le bon grain de l’ivraie.

    On peut se servir des outils modernes pour la séduction. Toutefois rapidement les limites sont atteintes à mon sens. Je confesse avoir écrit un conte entier par texto pour un être aimé (c’était à l’époque des vieux téléphones du début du siècle) mais seul le fait d’avoir soigneusement recopié ce texte me permet d’en garder un souvenir. Hélas, je n’ai plus la réaction en retour, ni physiquement ni en mémoire. Ma descendance ne retrouvera jamais dans de vieux cartons des lettres passionnées jaunies par le temps.

    Quel dommage de ne plus être dans l’attente cruelle d’une réponse. Des jours, des semaines pouvaient s’écouler. « Maintenant, je veux la réponse maintenant », dit notre ère de l’instantanéité. Délicieuse agonie qui n’est plus supportée…

    « je t’aimerai toujours » ; jusqu’à ce que je change de portable ou de disque dur ? Cela m’interroge sur la pérennité des émotions. Une lettre d’amour envoyée, il fallait l’assumer à vie quand bien même la flamme s’amenuisait. À présent, où est la preuve du délicieux crime ? « Tu dis que je t’ai aimé ? prouve-le… »

  2. Cultures du Monde

    Il nous restera le cache de Google, la timeline de Facebook, et, de temps en temps, pour nos sites persos, wayback archive. Il est encore plus facile de détruire un blog que de brûler des lettres. J’ai aussi eu une époque où je gardais des mails, des sms, j’imprimais, et puis l’habitude se perd.

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