Des croisades aux profils ICC, histoire d’une dynastie d’entrepreneurs et d’innovateurs

7 septembre 2016

Peu d’entreprises françaises peuvent remonter aussi loin dans leur histoire que les papeteries Canson. Si on connait en effet les soieries Roze, dont la fondation remonte au XVII° siècle, la joaillerie Mellerio, qui s’est vu accorder ses privilèges par Marie de Médicis et qui fabrique aujourd’hui les épées d’académicien, ces sociétés restent connues essentiellement d’un petit cercle d’amateurs éclairés.

Il en va tout différemment de Canson, dont les les pochettes de papiers se sont glissés dans tous les cartables d’écoliers, papiers calques, papiers millimétrés, papiers à dessin, à musique… Le saviez-vous ? Le format lui-même est une invention de la société, en 1947.

Une entreprise familiale qui perdure sur huit siècles, sans discontinuer

Au tout début de l’aventure Canson était un croisé, Jean Montgolfier, qui profita d’un séjour en prison à Damas pour apprendre le secret du papier. Être un noble prisonnier de guerre, à l’époque, pouvait être un moment agréable : on donnait sa parole de ne pas chercher à s’évader, et l’on devenait un hôte de son geôlier, ravi de votre compagnie, en attendant une solide rançon.

Très ancien; le papier est largement utilisé en Chine

Très ancien; le papier est largement utilisé en Chine

Jean Montgolfier n’était-il pas noble ? Avait-il une bonne raison de se sentir trahi et de reprendre sa parole ? Toujours est-il qu’il s’évade en 1157, avec ce secret du papier qui était arrivé dans l’actuelle Syrie par la route de la soie, mais qui était encore inconnu dans une Europe restée au stade du parchemin.

Mais Jean Montgolfier est avant tout un meunier. A l’époque un métier de notable, le meunier étant celui grâce auquel tout le pain de la commune se faisait. Rémunéré par une part du blé moulu, le meunier est riche, important, parfois filou. Il s’est établi au coeur du Beaujolais, il envoie ses fils terminer leur formation chez un de ses amis, papetier en Ardèche.

Les deux jeunes messieurs Montgolfier épousent les deux demoiselles Chelles, les filles du papetier. La dynastie est née. Elle changera de nom quand Barthélémy Barou de La Lombardière de Canson épousera la fille du dernier propriétaire de la papeterie, en héritera et la développera encore, restant fidèle à la tradition d’innovation des Montgolfier.

La réalité de la légende

L’histoire de Jean Montgolfier est une belle histoire, mais en réalité l’introduction du papier en Europe fut nettement plus complexe et diffuse. Plutôt qu’un croisé, on pense que c’est la Reconquista espagnole qui permet aux occidentaux de découvrir les techniques du papier, avec les mouvements de population qu’elle entraine. Et c’est sans doute en Italie que furent fabriqués les premiers papiers.

Néanmoins, Jean Montgolfier a une existence historique, encore plus ses deux fils, dont ont trouve les actes de mariage aux archives, et qui furent, réellement, les fondateurs d’une dynastie d’industriels dans équivalent dans l’histoire de France.

Des inventions toutes plus célèbres que les autres

En effet, si le nom de Montgolfier vous évoque la Montgolfière, ce premier aérostat, ce n’est pas pour rien : Joseph et Étienne de Montgolfier sont les fils d’un des propriétaires de la papeterie.

L'envol - captif - de la toute première montgolfière

L’envol – captif – de la toute première montgolfière

En réalité, Joseph de Montgolfier a tout d’un Géo Trouvetout à succès. Beaucoup de ses inventions sont techniques, liées à la fabrication du papier (ce qui vaudra à la famille à la fois un anoblissement et l’obtention du statut enviable de Manufacture Royale), elles n’en sont pas moins importantes que la montgolfière.

Barthélémy de Canson n’est pas en reste. C’est à lui, par exemple, que les écoliers doivent le papier calque.

Le papier des beaux arts

Les papiers Canson sont reconnus pour leur beau fini, leur blancheur, leur épaisseur. La famille de Canson va plus loin. Grâce à l’amitié de certains de ses membres avec des peintres et des artistes célèbres, elle développe pour eux des papiers spécifiques et peut s’enorgueillir, ainsi, d’avoir été partie prenante dans leur création.

N’oubliez pas qu’à l’époque, les peintres fabriquaient encore leurs toiles et leurs couleurs. Pour les papiers c’était trop complexe, mais une collaboration comme celle qui a uni Ingres et les Canson n’était pas rare. Le musée Ingres, à Montauban, conserve de nombreux dessins de ce dernier, souvent des études préparatoires pour ses tableaux.

Etude de visage à la pointe graphique, par Ingres

Etude de visage à la pointe graphique, par Ingres

A la fin du XIX° siècle, une nouvelle muse est née. Mademoiselle Photo a terriblement besoin de beaux papiers, au grain fin, épais, qui supportent le bain du révélateur. Mat ou vernis, les stars des papiers photos seront les barytés, qui doivent être soigneusement pressés après tirage.

Canson s’est aussitôt lancé dans l’aventure, alliant encore une fois qualité et innovation, avec un papier qui permet les tirages de positifs (par contact) ou de négatifs, traditionnellement.

La qualité d’un papier photo et le traitement par l’imprimante

Beaucoup de choses entrent en ligne de compte pour déterminer la qualité d’un papier photo : le papier en lui-même, sa beauté, qui doit servir la photo sans prendre le pas sur elle, sa teinte, froide ou chaleureuse, sa capacité à tenir la photo sur la durée.

En effet, un tirage photo, c’est une chimie beaucoup plus lourde que la mine à dessin de Monsieur Ingres, révélateurs, fixateurs, etc. abiment le papier, continuent à le travailler une fois le tirage réalisé. L’absence d’acides est vitale, la stabilité du papier aussi.

A la différence de nombreuses firmes (Kodak en premier), Canson a su prendre le virage du numérique. Après tout, ce n’est qu’une innovation de plus ! Sous le nom d’Infinity, la société a développé des papiers dédiés au numérique.

En numérique, la chaîne de traitement des couleurs est particulièrement complexe. Le profil de couleur de l’appareil sera Adobe ou Srvb, le profil de couleur de l’ordinateur permettant de réaliser la post-production sera idéalement le même, mais cela ne suffit pas.

A chaque étape, le profil doit être calibré. Pour l’appareil photo, cela se fait avec la balance des blancs manuelle, qui consiste à photographier une cible blanche ou gris neutre, et l’indiquer à l’appareil comme échantillon de blanc. Pour l’ordinateur, une sonde permet de régler finement l’écran et de revenir sur les réglages usines, criards. Reste l’imprimante, le plus difficile des trois éléments à calibrer. En effet, la qualité exacte des couleurs imprimées dépend non seulement de la machine, mais du type d’encre choisi… et du papier !

C’est pour cela que Canson fournit des profils ICC (c’est le nom technique), pour chacun de ses papiers, pour les trois leaders de l’impression photo numérique (Canon, HP et Epson). De quoi tirer le meilleur parti de papiers dont la durée de vie, dans des conditions de stockage idéales, est estimée à plus de deux siècles et demi. Une broutille au regard des huit siècles qui nous séparent des croisades et de Jean Montgolfier, premier du nom…

Et si cela vous parait « peu », n’oubliez pas que la plupart des tableaux anciens n’ont pas leurs couleurs d’origine. Salissures, opacification des vernis ou évolution imprévue des produits chimiques qui les composaient les ont changés par rapport à l’idée de leur créateur.

 

 

 

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