Un bénédictin pas ordinaire

Cet texte est l'article 2 sur 2 de la série Frère Cadfael : les romans et leur contexte

C’est le titre d’un recueil de trois nouvelles d’Ellis Peters qui complète les Chroniques de Frère Cadfael, c’est aussi la description parfaite de son héros, Frère Cadfael, ancien croisé et homme d’armes, bénédictin, herboriste et enquêteur.

Le recueil de nouvelles a été publié en 1988, la même année que L'Ermite de la Forêt d'Eyton et La Confession de Frère Haluin.

Cette année là, Ellis Peters a déjà publié plus d’une douzaine de titres, mais les trois nouvelles peuvent être lues sans connaître l’intrigue. En particulier, les deux premières ont lieu avant le premier roman, Un Trafic de Reliques.

Pourtant, il est sûrement plus intéressant de les lire quand on a déjà bien plongé dans l’univers de la série. Elles respectent parfaitement le style et l’ambiance des romans, mais on ne peut pas développer dans une nouvelle la même richesse d’intrigue ni atteindre la même complexité dans le caractère des personnages. En revanche, la première nouvelle est particulièrement intéressante, montrant Cadfael avant qu’il soit moine, au moment où il va découvrir que le couvent l’attire. Les deux autres, à mon avis, sont plus anecdotiques, mais se laissent lire avec plaisir.

(Attention, « spoilers inside »).

Une lumière sur la route de Woodstock

La nouvelle commence quelques jours avant un événement qui va être à l’origine de la guerre civile anglaise et qui va aussi jouer un rôle dans l’intrigue : le naufrage de la Blanche-Nef (The White Ship) qui a eu lieu le 25 novembre, au large de Barfleur.

Après dix-huit ans en Orient, comme croisé puis comme marin à Antioche, Cadfael ap Meilyr ap Dafydd est rentré en Angleterre depuis six ans. Il est devenu un homme d’armes au service d’un noble Normand, Roger Mauduit, un des chevaliers d’Henri I°. Son service va bientôt prendre fin, et l’on sent frère Cadfael indécis sur son avenir.

Sa dernière mission consiste à accompagner Roger Mauduit à Woodstock, où doit se tenir un procès opposant ce dernier à l’abbaye de Shrewsbury. Ils partent de Barfleur, en plus d’un secrétaire, Roger Mauduit est à la tête d’une troupe de vingt-cinq hommes d’armes qu’il compte disperser en arrivant en Angleterre, ne gardant que Cadfael.

Au milieu du mois de novembre, sur une mer d’huile mais d’un calme trompeur, la petite troupe de Roger Mauduit s’embarquait à Barfleur.

Le secrétaire de Mauduit, Alard, est un novice défroqué. Oblat consacré par son père, il a fui son abbaye pour parcourir le vaste monde. (Le thème des novices trop jeunes, consacrés par leurs parents, sera traité dans un autre roman, L'Apprenti du Diable).

Le naufrage de la Blanche Nef, un Titanic avant l’heure

A présent qu’il était maître non seulement de l’Angleterre mais également de la Normandie, il [Henri Beauclerc, roi d’Angleterre] savourait une joie sans pareille : les deux parties du royaume que son père, Guillaume le Conquérant, avait malencontreusement scindées en les transmettant à chacun de ses deux fils aînés étaient de nouveau réunies par son fils cadet. Henri Beauclerc avait réparé l’erreur du Bâtard non sans avoir, selon certains, prêté la main à la disparition de ses deux frères.

Illustration du Moyen-âge représentant le naufrage

Le naufrage de la Blanche Nef

Le naufrage de la Blanche Nef n’est pas dû à la guerre, une bataille ni même à une tempête particulièrement mauvaise. En ce sens, et aussi à cause de la qualité toute particulière des passagers qui y trouvent la mort, c’est un Titanic avant l’heure.

En novembre 1120, donc, le roi Henri I° d’Angleterre se trouve, avec toute sa cour, dans ses terres normandes, qu’il tient de son ancêtre, Guillaume le Conquérant. Il vient de remporter une bataille importante contre le roi de France, la paix a été signée, son fils aîné et unique héritier, Guillaume Adelin, âgé de dix-sept ans, vient de prêter serment de vassalité à Louis VI de France pour le duché de Normandie.

Au moment de rentrer en Angleterre, une partie de la cour et de la famille royale embarque sur la Blanche Nef, un vaisseau de grande qualité, particulièrement rapide.

Montent donc à bord de nombreux courtisans, Guillaume Adelin et deux bâtard d’Henri I°, reconnus et titrés : Richard de Lincoln et Mathilde FitzRoy, Comtesse du Perche. En tout trois cent passages se trouvent à bord, font la fête et s’enivrent de vin généreusement fourni par Guillaume Adelin.

Ce dernier demande au capitaine de faire la course avec le navire royal, pour arriver avant lui.

Vue aérienne de la sortie de barfleur et du Rocher de Quilleboeuf

Vue aérienne de la sortie de barfleur et du Rocher de Quilleboeuf (cliquez pour agrandir)

Thomas FitzStephen, lui-même le fils d’un des capitaines de Guillaume le Conquérant, Stephen FitzAirard, qui avait conduit le vaisseau amiral lors de l’invasion, était un capitaine expérimenté, sûr d’arriver à gagner la course avec le vaisseau qu’il avait entre les mains. Malheureusement, il n’était pas question d’attendre le matin.

La Blanche Nef appareille en pleine nuit, elle heurte un rocher submergé et coule rapidement, le rocher de Quilleboeuf, qu’on voit très bien sur cette vue satellite de Google Maps.

Guillaume Adelin aurait pu survivre : il était monté dans un canot, mais il retourne pour tenter de sauver sa demi-soeur Mathilde. Il sera submergé par les naufragés qui s’accrochent à son esquif pour tenter de survivre.

On raconte que le capitaine, Thomas FitzStephen, avait réussi à remonter à la surface. Apprenant que le fils du roi était mort, il se laisse volontairement couler, pour ne pas affronter le roi. Un seul homme survécu au naufrage, un boucher du nom de Berold, qui s’était accroché à la vergue du navire.

Henri I° est désormais sans héritier mâle. Il tentera d’établir sa fille Mathilde sur le trône, en lui faisant jurer fidélité par ses barons, de son vivant. Elle sera contestée par un des neveux du roi, Étienne de Blois, et ce sera le début de l’Anarchie, période durant laquelle les Chroniques de Cadfael se passent.

Ironie du sort, Étienne de Blois devait être du voyage, sur la Blanche-Nef, mais débarqua à la dernière minute. Les chroniqueurs disent qu’il avait souffert d’une attaque de diarrhée, mais peut-être a-t-il eu un pressentiment. Ou simplement ne voulait-il pas voyager à bord d’un vaisseau dont la plupart des passagers étaient ivres ?

Le rôle du naufrage dans la nouvelle

Le procès de Roger Mauduit doit se tenir le jour même où l’on apprend le naufrage. Pas totalement sûr de ses parchemins, il a préféré faire capturer le prieur de l’abbaye pour le retenir. En absence de représentant, l’abbaye sera automatiquement condamnée.

Mais l’annonce du naufrage retarde tout. Le procès devait se tenir le jour même où on l’apprend. Le roi lui-même devait présider. Bien évidemment, en deuil, avec une telle catastrophe, il déléguera la tâche, le procès est retardé de trois jours. Ces trois jours seront suffisants à Cadfael pour retrouver l’envoyé de l’abbaye et surtout décider de le suivre pour devenir moine, une fois son contrat avec Roger Mauduit terminé.

Curieusement, si on suit la chronologie du livre, Ellis Peters place le naufrage le 23 novembre.

Le Prix de la Lumière

Le titre de cette nouvelle est un jeu de mot à plusieurs significations. Le « prix » sera payé plusieurs fois, de façon différente. Elle se situe à la Noël 1135, quinze ans après que Cadfael soit devenu moine. L’hiver a été rude, la faim est partout et l’abbaye a besoin de dons et d’aumônes pour nourrir les pauvres, soigner les malades… Mais le riche et orgueilleux aristocrate normand Hamo FitzHamon préfère donner des chandeliers en argent pour orner l’autel.

Pied de chandelier liturgique en argent représentant des hommes sur une treille

Un peu plus anciens (1020) et allemands, les chandeliers de l’évêque Bernard sont typiques de la magnificence des ornements d’église

Or ces chandeliers ont été réalisés par Alard, un de ses serfs, excellent orfèvre, à qui il a promis, en échange, la liberté et le droit d’épouser la femme qu’il aime, elle aussi en servage. Serve épousant un homme libre, elle devient automatiquement libre. A la réception de ces chandeliers, Hamo FitzHamon refuse de tenir sa parole. Alard s’enfuit alors. S’il n’est pas reprit durant l’année qui suit, il deviendra définitivement libre. En effet, à l’époque, un serf peut gagner sa liberté en travaillant pendant un an et un jour dans une ville libre comme l’est Shrewsbury.

Comme le dit lui-même Cadfael

Or les cités libres, où il y a des gens raisonnables, encouragent la venue de bons artisans. Et elles prennent des mesures pour les cacher et les protéger.

La complexité juridique de l’Angleterre médiévale est souvent au centre des énigmes de Frère Cadfael. Ici le statut des serfs, ailleurs le droit coutumier saxon ou gallois, très différent du droit normand, notamment en matière d’héritage, de reconnaissance des « bâtards » ou même de conditions de validité des mariages.

Alard percevra finalement le prix de ses chandeliers…

Témoin oculaire

Là encore, un jeu de mot, impossible à expliquer sans dévoiler la clé de l’énigme. On y voit l’intendant de l’Abbaye parcourir Shrewsbury pour encaisser les loyers annuels. Il est attaqué, et réchappe par miracle à la mort, mais ne ne souvient plus de rien. L’astuce de Frère Cadfael poussera son voleur à se démasquer lui-même. Un père et un fils se réconcilieront, un moine fera la paix avec lui-même.

Vue de Shrewsbury et du point anglais, vu de la rive gauche de la Severn

La Severn joue un grand rôle dans la troisième nouvelle

L’intrigue est bien ficelée, on voit passer tout le petit monde d’une ville médiévale, avec des métiers disparus comme celui de « Madog du Bateau des Morts », chargé de retirer les noyés de la Severn, ou les collecteurs de loyers. Les histoires humaines se croisent, donnant de l’épaisseur à une intrigue à la fois simple et bien ficelée.

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