Arminius le Chérusque

12 juillet 2011

La jeunesse d’Arminius, ou Hermann le Chérusque est bien mieux connue que celle de Vercingétorix. Sans doute parce qu’il est né plus tard, à une époque où les sources historiques étaient déjà plus nombreuses.

Arminius est un jeune noble germain.

Issu d’une famille noble, Arminius est élevé à Rome

Il nait en -17 / -18 avant JC, dans une famille noble. Son père, Sigimerus, est opposé à l’alliance avec Rome. Pourtant les tribus Chérusques, dont il est issu, ont signé un pacte avec les Romains. Le jeune homme est donc envoyé à Rome, comme otage, avec son jeune frère, Flavius le Blond. On pense qu’il arrive à Rome vers -9, et il suit les cours d’une école spécialement montée pour les fils de nobles germains. Il avancera aussi loin que possible dans les grades militaires, et obtiendra – en 4 après JC – et la citoyenneté romaine, et le statut de noble équestre, probablement après une participation réussie à une campagne militaire en Dalmatie. On dispose même d’un rapport le décrivant comme « exceptionnellement doué pour un Germain »  - phrase qui montre bien en fait en quel mépris les Romains tenaient les « barbares », même ceux qu’ils civilisaient.

Irmin, dont le nom a été latinisé en Arminius vit donc ces années d’exil avec succès, mais quel est réellement son état d’esprit ? Celui d’un colonisé, qui cherche à profiter le plus possible de son éducation pour apprendre à se retourner contre les Romains ? Ou bien, loin de tous ces calculs, a-t-il réellement pendant quelques années décidé d’embrasser la civilisation romaine, de profiter de tout ce qu’elle pouvait lui offrir, en raffinement, en possibilité de succès et d’enrichissement ? Et à ce moment là, qu’est-ce qui l’a fait changer d’avis ? A-t-il été confronté directement au racisme ou au mépris des jeunes nobles romains de « pure souche », qui lui auraient fait comprendre qu’il ne serait jamais, malgré tout, qu’un citoyen de seconde zone, et qu’il valait mieux être premier dans ses forêts nordiques que dixième à Rome ?

Cela, on ne le saura jamais. L’histoire de l’époque est celle des batailles, des rois et des consuls, pas celle des sentiments.

Le monument d'Hermann 

Le monument d’Hermann
Photo sous licence cc by Stephanie Klocke

Il est envoyé sur le front germain avec Varus

Peu de temps après, en 7/8, Arminius est envoyé en Germanie. Ce n’est pas la première fois que les Romains font cette erreur… Arminius est ensuite envoyé avec Varus sur le front de l’Est. Depuis son départ enfant, les romains ont progressé, ils ont atteint la Lippe, qu’ils utilisent pour se déplacer, les trois légions qui vont s’installer pour le camp d’hiver à Haltern sont accompagnées d’autant de civils (marchands, forgerons, charpentiers, leurs familles…)

Varus est un homme à la fois dur et expérimenté. Il revient de Syrie où il a durement maté une révolte juive, et il sait qu’il arrive dans une région où les romains ne sont pas aimés, pour ne pas dire détestés. Malgré les alliances passées, les impôts sont trop lourds sur une population pauvre, qui a déjà du mal à se nourrir, et l’armée exerce une pression forte sur les ressources locales. De plus, les romains tentent d’imposer leur lex romana, et de faire abandonner le droit germain. Bref, de faire passer le rouleau compresseur de la civilisation de la louve.

C’est peut-être finalement là qu’à lieu un incident – inconnu de tous – qui poussera Arminius à changer de camp. Peut-être Varus a-t-il molesté quelqu’un qu’il connaissait ? Rendu un jugement en désaccord avec les principes germains du jeune homme ? Ou tout simplement le fait de revenir chez lui, de fouler à nouveau la terre sombre chargée d’humus des épaisses forêts qui couvrent la région, de sentir à  nouveau les odeurs qui étaient celles de son enfance a suffi ?

Arminius se retourne contre Varus

Durant l’été, Arminius commence à tenter de fédérer les tribus Chérusques contre Varus. Il joue un double jeu, continuant à commander les troupes auxiliaires. La tâche de convaincre les chefs de tribu est difficile. Un certain nombre, dont le chérusque Ségeste, tirent profit de leur alliance avec Rome. Ils préviennent même Varus des menées d’Arminius, sans que celui-ci les croit.

A l’automne, Arminius a réussi à unir les Chérusques, les Marses, les Chattes et les Bructères. Il va saisir l’occasion d’une marche de Varus pour frapper, en traître, il faut le reconnaître.

Le massacre de la forêt de Teutoburg

Varus revient d’une marche vers l’est de la province, à la tête de trois légions, des cohortes auxiliaires commandées par Arminius, et de cohortes de légionnaires et de cavalerie. Entre 20.000 et 25.000 hommes, accompagnés de nombreux civils, aussi il se sent très fort et ne prête pas attention aux rapports des éclaireurs qui lui signalent des attroupement germains. Il se détourne même de la route habituelle vers Haltern pour aller prêter son aide à une tribu. C’est l’erreur qui lui sera fatale. Dans un terrain sombre, marécageux et accidentés, par un temps exécrable de pluie et de brouillard comme cette région en a le secret, son armée perd sa cohésion et s’étire en longueur, pour s’engager sur une bande de terre étroite de 1km, sur 6 km de long, bordée de marais sur la droite, de collines boisées sur la gauche.

Kalkriese, le site de la bataille de Teutoburg

Kalkriese, le site de la bataille de Teutoburg,
Photo sous licence cc sa by Marcus Schweiss

Les Germains en embuscade frappent, et les cohortes d’Arminius se retournent, attaquant les Romains qui les croyaient d’abord parties chercher du renfort.

Cela va durer trois jours, trois jours de massacres, pendant lesquels les Romains vont tenter de résister, arrivant tant bien que mal au premier soir à bâtir un semblant de camp, abandonnant déjà tous les chariots des civils, qui seront brûlés et pillés. Le deuxième jour, les attaques s’intensifient. Les Germains sont de plus en plus nombreux, ils connaissent parfaitement le terrain. Ils sont légèrement armés et vêtus (en réalité, ils combattent presque nus) alors que les Romains sont alourdis par leur équipement imbibé de pluie et de boue.

Le bilan des trois jours sera dramatique. Presque tous les Romains sont massacrés, seuls quelques uns survivent, la plupart prisonniers, et certains seulement arrivent à s’enfuir vers un camp romain, à Alisio. Varus se suicide sur son épée, les autres chefs romains meurent ou sont faits prisonniers, et surtout, humiliation suprême, deux des trois aigles romaines en or des légions sont prises par les Germains, qui les consacrent dans leurs sanctuaires. (La troisième est brisée par son porteur, qui réussit à la dissimuler).

L’arrêt de la progression romaine en Germanie

Dans la foulée, tous les camps romains sur la rive droite de la Weser, à l’exception d’Alesio, sont détruits.

A Rome, Auguste est frappé par le désastre. Tacite rapporte qu’il se réveille la nuit, réclamant à Varus de lui rendre ses légions perdues.

Surtout, malgré une campagne de représailles qui sera menée par Germanicus avec un certain succès, c’est l’arrêt de la progression romaine. Les terres de la région sont pauvres, l’occupation est difficile, peu rentable, et Rome fixera définitivement sa frontière sur le Rhin, et pas sur la Lippe.

Le mariage avec Thusnelda

Auréolé de sa victoire, Arminius épouse Thusnelda, la fille de Ségeste. Celui-ci est d’autant plus furieux qu’il avait promis sa fille à un autre. On ignore son nom, mais il était sans doute, comme Ségeste, un allié des Romains. Le fait qu’Arminius et Thusnelda se soient enfuis ensemble, pour se marier presque honteusement doit en rajouter. Entre l’opposition politique et la fureur du père, Ségeste sera un des plus ardents opposants à Arminius, et il ira à cause de cela jusqu’à trahir sa fille et la livrer aux Romains.

C’est sans doute grâce à cela qu’on connait son nom et celui de son fils, Thumelicus, le fils unique d’Arminius.

La répression romaine

Vue sur la forêt de Teutebourg

Vue sur la forêt de Teutobourg
Photo sous licence cc by nc de eazy

Malgré – à cause – du désastre, Rome n’allait pas se laisser faire. Pendant quatre ans, Rome commence par renforcer le limes, la frontière le long du Rhin (dont le tracé est encore matérialisé dans de nombreuses villes allemandes). Puis, à partir de 13 après JC, l’empereur Tibère confie à Germanicus des troupes importantes : huit légions, et près de mille navires (dont l’utilité en forêt de Teutobourg reste limitée…). Il pénètre régulièrement en Germanie « hors le limes » avec ses 80.000 hommes, mais de son côté Arminius fédère toujours des troupes nombreuses, même s’il n’arrivera jamais à unir définitivement et complètement les tribus du nord de la Germanie. En particulier, Marbod, le puissant roi des Marcoman (en Bohème) décide de rester neutre.

Après un massacre effectué pendant une nuit de fête germaine, et la destruction du temple de Tanfana, Germanicus retrouve le champ de bataille de la forêt de Teutobourg. C’est un spectacle de mort et de désolation, les squelettes blanchissent au soleil, Germanicus enterre les morts. En réalité, l’armée romaine a failli connaître le même sort que celle de Varus, mais Inguiomer, un des chefs militaires et oncle d’Arminius, attaque trop tôt le camp romain, et malgré de lourdes pertes, le romain Caecina arrive à sauver une partie de son armée.

Les escarmouches et les rencontres se multiplient, c’est au cours de l’une d’entre elles que Segeste trahi sa fille. Emmenée à Rome, alors qu’elle est enceinte, Thusnelda fera partie du triomphe de Germanicus, le 16 mai 17. On ne sait presque rien de son fils, sinon qu’il sera élevé à Ravenne, comme gladiateur, et qu’il mourra sans doute assez jeune, avant l’âge de 20 ans. Thusnelda, elle, ne reverra jamais la Germanie.

La dernière bataille a lieu sur la Weser, à Idistaviso. A nouveau, Inguiomer ne respecte pas les instructions militaires, ce qui sauve les romains. Les deux adversaires vont essuyer de lourdes pertes. Si les romains sont militairement vainqueurs, réussissant deux soirs de suite à faire un monticule des armes prises aux Germains, et  même à reprendre les aigles volées aux légions de Varus, leur avantage n’est pas écrasant. En particulier, Arminius n’est pas prisonnier, et peut continuer à se battre, avec tout son talent. Tibère décide de mettre fin aux campagnes de Germanie, et ce n’est que bien plus tard, sous Claude, que le troisième aigle sera retrouvé et repris, et les derniers prisonniers romains libérés.

La fin d’Arminius

Après avoir fait face aux Romains, et remporté l’essentiel : l’arrêt, et même le retrait de la colonisation romaine, Arminius doit maintenant faire face aux ennemis « de l’intérieur ». En particulier à Marbod, qu’il ne pourra pas vaincre en Bohême, mais qu’il empêchera de conquérir la Germanie.

Il reste célibataire et fidèle à son amour pour Thusnelda. Il s’enquiert même de son sort à Rome, via son frère, toujours pro romain. Il doit affronter la fronde des chefs germains, et en particuliers des rois favorables aux Romains, car l’Empire tente maintenant de gagner les Germains par le clientélisme, et par la division. Finalement, en 21, menaçant pour beaucoup, à cause de son auréole de chef de guerre, il meurt assassiné par un Chérusque, avant d’avoir atteint ses trente ans.

Il sera hautement considéré par les romains, qui respectent en lui le chef de guerre talentueux. Manifestement, les traitrises faisaient partie de l’art normal de la guerre en ce temps. Il est en pratique un des rares chefs de guerre à avoir imposé une réelle défaite aux Romains, et à avoir pu arrêter l’extension de l’Empire.

 

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